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Pierre Paquiot ou le culte de la critique, de la pluralité et de l’indépendance d’esprit

Par Jean-Marie Raymond NOËL
Professeur

Grande a été ma stupeur, le soir du 17 octobre, de constater pour la première fois depuis 1978 que le nom de Pierre Paquiot ne figurait pas sur la programmation des cours 2016-2017 de la Faculté des sciences (FDS). Je l’appelai sur-le-champ pour lui exprimer mon étonnement et m’enquérir de son état de santé. Il me fit alors part de sa situation critique sans pour autant être défaitiste. Il croyait encore qu’il s’en sortirait s’il trouvait les soins appropriés. Il s’est adressé aux rectorats des deux universités qu’il desservait encore – à savoir l’Université d’État d’Haïti (UEH) et l’Université Quisqueya (UNIQ) – pour une mobilisation de fonds. Il démontrait alors beaucoup d’énergie, de pragmatisme et de détermination qui seront progressivement érodés par la lenteur de l’administration publique, à tel point qu’au début du mois de novembre, son médecin lui a déconseillé de voyager à bord d’un avion commercial. L’angoisse s’est mise désormais de la partie jusqu’au jour où l’horizon s’est dégagé pour son départ à Cuba. Il avait repris confiance, mais c’était trop tard. L’irréparable s’était déjà installé et, le 23 novembre, au petit matin, il a tourné la page.

 

Il est hélas parti sans arriver à concrétiser tous ses programmes, idées et projets, telle l’instauration de troncs communs généraux à l’UEH. Il est parti sans avoir vu l’UEH s’étaler dans toutes les régions du pays, idée qui lui était chère. Il est parti sans avoir vu la promulgation de la loi organique de l’UEH. Il est parti sans avoir vu l’aboutissement du projet du campus de la Faculté des sciences (FDS), voire de celui de l’UEH. Il est parti sans avoir vu le projet d’olympiades haïtiennes de mathématiques prendre forme. Était-il prêt à partir ? A-t-il eu le temps de résoudre un dernier exercice d’algèbre ? Il est parti trop tôt !

« Des idées ? Certes, nombreuses, pleines de vivacité, souvent paradoxales, mais si vives, si vivantes encore qu’on peut éprouver quelque peine à les extraire du flot textuel, à les attraper à contre-courant, à les acculer dans quelque recoin philosophique, sous quelque grosse pierre philosophale peut-être, pour s’en gaver les neurones. D’ailleurs ce ne sont pas vraiment des idées que le texte révèle mais plutôt une attitude devant les idées, une sorte de prudence critique pour toutes celles qui flottent dans les airs au travers des humeurs et des modes[1]»

Ces phrases sont utilisées par Beaudoin Jurdent pour parler de Paul Feyerabend, l’enfant terrible de la philosophie des sciences. Elles s’appliqueraient bien, toutes proportions gardées, à Paquiot. J’ai perçu ce rapprochement depuis plus d’un an à la lecture de La tyrannie de la science de Feyerabend. J’ai eu d’ailleurs des échanges sur l’auteur, physicien, philosophe, professeur à Berkeley, avec Paquiot lui-même et avec Bérard Cénatus, qui m’ont porté à approfondir la réflexion sur la pensée de l’auteur. 

En guise d’hommage au professeur Paquiot, je propose de lire sa carrière à la Faculté des sciences et au rectorat, deux phases de sa vie que je connais le mieux, à travers le prisme de quelques éléments de la philosophie feyerabendienne. Et je vous laisserai le soin d’en tirer vos propres conclusions.  

Pierre Paquiot et la prudence critique  

À différents points de vue, Pierre Paquiot était inclassable. Bien malin qui tenterait de lui attribuer une chapelle politique ou une chapelle tout court ! C’était un esprit indépendant qui prenait couramment de la distance par rapport aux idées toutes faites. Cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas d’opinion politique. Bien au contraire ! Sa forte propension à remettre quasiment tout en question lui attirait le reproche d’être changeant et incompréhensible. Il appliquait pourtant ce principe jusqu'à ses propres arguments. Il reprenait systématiquement ses cours à la FDS, d’une année à l’autre. Il m’arrivait souvent de dire qu’il allait de lui-même revenir sur une proposition ou une planification qu’il avait déjà faite. On devine bien qu’il ne faisait pas de cadeaux, et il ne lâchait pas prise aussi longtemps qu’il n’était pas convaincu. Qualité pour certains, faiblesse pour d’autres ! Paquiot faisait peu de cas des critiques. Il agissait comme cela lui paraissait juste. Recteur, il défendait sans complaisance les intérêts et l’autonomie de l’UEH. Mais, contrairement à d’autres, il n’a pas eu à ostraciser les établissements d’enseignement supérieur privé. Il y sera engagé tantôt comme professeur, tantôt comme responsable académique.

C’est sans doute cette prudence qui l’a conduit à une telle culture scientifique et à un si haut degré de curiosité. On le retrouvait s’entretenant avec tous les professeurs aux deux cycles d’études à la FDS. Il passait facilement des sciences physiques aux sciences de la vie et de la terre, aux sciences de l’ingénieur et même aux sciences humaines et sociales. Cette facilité d’incursion dans tous ces domaines a grandement contribué à la réussite de son intégration à la FDS et dans le milieu universitaire haïtien en général. Qui eût cru que Pierre Paquiot n’était pas diplômé de la FDS, tant il s’y est imposé ? Il y avait certes commencé ses études universitaires, mais bénéficiant d’une bourse dès la première année, il les a poursuivies en France, plus précisément à Montpellier, jusqu’au diplôme d’études approfondies (DEA). 

Pierre Paquiot et le pluralisme méthodologique

Pierre Paquiot s’abstenait de toute allégeance à un unique point de vue. Dans son approche aussi bien comme professeur que comme responsable, il encourageait le développement d’approches différentes des mêmes problèmes. Un foisonnement d’idées, de nombreuses initiatives, Paquiot y allait à son gré. Son intégration au personnel enseignant de la FDS en 1978 va faire souffler sur l’établissement un air de changements considérables tant dans l’organisation académique que dans le curriculum pédagogique. Depuis quelque cinq ans, il existait à la FDS la possibilité de formations hybrides en sciences appliquées et en sciences pures. À partir d’octobre 1979, sous l’impulsion de Paquiot, parallèlement au département technique, le département scientifique est instauré avec les sections suivantes : mathématiques, physique, chimie, biologie et géologie. La Faculté a mis alors à la disposition des bacheliers des formations en sciences pures, qui seront couronnées par une licence sur quatre ans. Cette même année, le cycle des études techniques est passé de quatre à cinq ans, non pour prolonger la spécialisation mais plutôt pour permettre, par l’adjonction d’une première année de tronc commun, une mise à niveau des nouveaux admis. Cette disposition pédagogique se justifiait par l’hétérogénéité de leur formation et par leur faible niveau scientifique. Ainsi sont nées les deux années propédeutiques MPC1 et MPC2 (MPC pour Mathématiques, Physique, Chimie).

Ce souci constant d’améliorer la formation à la FDS a donné lieu à diverses initiatives qui connaîtront des fortunes différentes. On peut citer l’introduction d’une MPC2 architecture au troisième trimestre, le cours de physique conceptuelle, les techniques d’expression écrite et orale à la FDS dans un premier temps puis, dans presque toutes les entités de l’UEH, la création des unités d’enseignement, le renforcement de l’enseignement pratique, le renforcement de l’encadrement pédagogique dirigé, le mastère en base de données et intégration de systèmes (MBDS), les ateliers d’initiation à la pratique technologique. La formation d’ingénieurs à la FDS disposait et dispose encore d’une composante scientifique importante et l’influence de Paquiot a été déterminante sur ce plan. 

Pierre Paquiot et l’autonomie intellectuelle

Le départ de Duvalier en 1986 a ouvert une ère nouvelle à la société haïtienne en général et à l’UEH en particulier. La FDS a été parmi les premières institutions à sonner la rupture avec les anciennes pratiques de gestion. Trois semaines après le 7 février, elle a adopté des dispositions transitoires et un mode de gestion plus participatif et plus transparent. Les formules d’assemblée mixte, de conseil de direction ont vu le jour. Cette structure de direction s’opposait à la formule du doyen tout-puissant nommé par l’Exécutif. Le conseil de direction est désormais élu par l’assemblée mixte et fonctionne comme un collège de trois membres également responsables. Paquiot détient à ce jour le record de présence aux conseils de direction. Il fut membre de quatre conseils en 1986-1989, 1989-1992, 1996-1998 et 2014-2016. Chaque fois, il y siégeait avec deux collaborateurs différents alors qu’il lui était souvent reproché un certain individualisme. C’est donc là une preuve de son poids à la FDS. Il était incontournable !    

Par-delà les vicissitudes, c’est cette formule de conseil de direction qui prévaut encore à la FDS, mais le fonctionnement actuel n’a aucune commune mesure avec celui du premier conseil élu en 1986. Faut-il rappeler que les mouvements d’étudiants et de professeurs s’étaient alors amplifiés et que leurs revendications en faveur de l’autonomie de l’UEH ne concordaient pas avec le programme du Conseil national de gouvernement ? La FDS était des plus frondeuses. Il fallait des dirigeants courageux et engagés pour, d’une part, ne pas casser le mouvement revendicatif interne et, d’autre part, protéger l’espace universitaire contre les dérives d’une certaine frange militaire. Paquiot était membre de ce premier conseil de direction et, en tant que tel, s’est retrouvé en première ligne dans la bataille pour l’autonomie de l’UEH.

Devenu recteur en 1998, Paquiot s’est fortement appuyé sur ces principes d’autonomie universitaire pour empêcher, autant que possible, la mainmise de courants politiques sur l’espace UEH. Les tentations étaient fortes et l’instrumentalisation du milieu étudiant semblait politiquement rentable. Un recteur acquis en la circonstance serait un atout majeur. Paquiot ne transigea pas. Il fut évincé du rectorat par l’Exécutif en 2002. La grande solidarité dont il a bénéficié et la mobilisation d’une forte majorité de la communauté de l’UEH ont fait pencher la balance et il reprit le contrôle du rectorat à la suite d’un jugement en référé rendu en sa faveur. Déterminé à maintenir l’UEH hors du contrôle des secteurs politiques, il n’a pas hésité à se rendre à la Faculté des sciences humaines, le 5 décembre 2003, accompagné uniquement du vice-recteur aux affaires académiques, pour mieux apprécier les revendications exprimées dans l’enceinte de cet établissement. Les deux hommes furent violemment agressés et Paquiot dut partir pour recevoir des soins à l’étranger.

Pierre Paquiot, le professeur 

Je ne vais pas terminer cet hommage à Pierre Paquiot, avec lequel j’ai siégé au conseil de direction de la FDS de 1996 à 1998, sans dire un mot du professeur qu’il était d’abord et avant tout. Son enseignement était très apprécié par les étudiants à la FDS, à l’École Normale Supérieure (ENS), et partout où il eut à partager ses connaissances. L’homme respirait les mathématiques et était un passionné de l’enseignement au point qu’en réunion, au rectorat, à la FDS ou ailleurs, il traînait toujours un bloc-notes pour griffonner la solution d’un exercice d’algèbre ou d’analyse. Cette passion n’avait d’égales que sa régularité à ses séances de cours, qu’il commençait d’ailleurs bien avant la rentrée officielle, et la qualité pédagogique de son enseignement. Ses étudiants lui vouaient, à juste titre, une grande admiration et il n’a pas connu de mésaventures dans l’exercice de sa profession d’enseignant, toutes périodes confondues. Le professeur Paquiot s’est tellement intégré à la Faculté des sciences qu’il en est devenu une référence, pour ne pas dire une icône.

La Faculté des sciences perd en Paquiot un fils, un de ses plus dignes représentants, un de ses illustres professeurs, compétent, engagé et disponible. Elle mettra du temps à le reproduire. Pars en paix, Pierre ! La quête de l’excellence se poursuivra !

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[1][1] Feyerabende, Paul (2014). « La tyrannie de la science », Paris, Éditions du Seuil pour la traduction française.

Université d'Etat d'Haíti


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