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Les savoirs locaux : un puisant levier pour le Développement Durable

(Fritz Deshommes)

Du 29 au 31 mars 2017 s’est tenu à Madrid, Espagne, le  « VIIe  Congrès  Université et Coopération au Développement » qu’organise  chaque deux ans la Conférence des Recteurs des Universités Espagnoles. Le thème retenu cette année ne manque pas de pertinence : « L’Université et les objectifs du Développement Durable ». Invité spécial à  ce congrès, le Recteur de l’Université d’Etat d’Haïti, le professeur Fritz Deshommes,  a lancé un vibrant appel en faveur de la valorisation des savoirs locaux qu’il considère comme « un puissant levier pour le développement durable ». Nous publions ci-après la version française de son intervention.

 

Je salue le président et les distingués membres de ce panel ainsi que tous les participants a cet important congrès. Au nom de l’Universite d’Etat d’Haïti, je présente toutes mes félicitations aux  organisateurs et les  remercie d’avoir bien voulu m’inviter.

Mon propos sera d’attirer l’attention sur le rôle que pourraient jouer les savoirs locaux dans l’atteinte des objectifs du développement durable, tels qu’établis dans l’Agenda 2030. Nous pensons que, dans la plupart de  nos pays,  la valorisation de ces  savoirs après  qu’ils aient et dument  identifiés  et validés,   peut constituer un puissant levier de croissance économique, d’une croissance partagée et inclusive, d’intégration sociale, de réduction des inégalités et de la pauvreté, de solidarité sociale, tout en permettant de reculer les frontières de la connaissance et d’enrichir le patrimoine scientifique de l’humanité.

C’est dans cette perspective que notre université s’est engagée depuis tantôt 5 ans dans un vaste  projet de recherche  tel que l’a dévoilé le no 2 de la Revue « Chantiers , la Revue des Sciences Humaines et Sociales de l’UEH, justement intitulé : « Sur la piste  des Savoirs Locaux Haïtiens ».

En premier lieu, qu’entendons-nous par Savoirs Locaux ? Que recouvre ce concept ?

On les désigne par différentes dénominations : savoirs autochtones, savoirs traditionnels, savoirs ancestraux, savoirs populaires, savoirs indigènes.

Jean-André Victor définit le savoir traditionnel comme étant « une connaissance élaborée, préservée et transmise au sein d’une communauté traditionnelle de génération en génération. C’est une partie intégrante de l’identité culturelle ou spirituelle d’un  groupe social ».

Pour l’UNESCO, les savoirs locaux désignent un ensemble assez diversifié et complexe de savoirs, savoir-faire, pratiques qui se sont perpétués et développés par des personnes ayant une longue histoire d’interaction avec leur environnement naturel ».

Bien entendu, dans le  milieu académique, les savoirs traditionnels ont été durement questionnés. Beaucoup de collègues se sont demandés : Comment pouvons-nous octroyer le statut de savoir à  quelques pratiques, somme toute  utilitaires, mais qui sont loin de répondre aux exigences du raisonnement, de la rationalité, de la démonstration, lesquels constituent l’apanage de la science, en tant que savoir véritable. En nous engageant, pensent-ils, sur cette voie, ne risquons-nous pas de privilégier le particulier, l’anecdotique, le descriptif au lieu de mettre le cap sur l’universel, le systématique, l’analytique ? Pourquoi ne pas mettre l’accent sur la modernité, l’up-to-date au lieu de s’en tenir à  la tradition, à  l’archaïque ?

Depuis quelque temps cependant, ce débat devient de moins en moins porteur. Les travaux de prestigieux anthropologues comme Claude Lévi-Strauss, le Sommet de la Terre tenu en 1992 a Rio de Janeiro, les conventions sur la diversité qui octroient un rôle substantiel aux communautés locales et a leurs savoirs ancestraux ont contribué largement a convaincre de la pertinence de ces connaissances que nous utilisons chaque jour, souvent sans en être pleinement conscients,  et sans nous embarrasser de toutes ces interrogations.

Cela dit, en quoi ces savoirs ont à voir avec nos objectifs de Développement Durable de l’agenda 2030 ?

En guise d’illustration, nous nous référerons à la situation d’Haïti. Tout en nous rappelons que notre raisonnement peut s’étendre à  plusieurs autres pays.

Lorsqu’on évoque Haïti, on pense automatiquement à la pauvreté, à  l’instabilité politique aux inégalités économiques et sociales, à une croissance bloquée, à un environnement en constante dégradation. Et aussi à  des dichotomies structurelles qui font qu’on a l’impression de retrouver deux pays dans un seul :

  • Le pays légal et le pays réel ;
  • Le pays de l’urbain et le pays du rural ;
  • Le pays des très riches et le pays des très pauvres ;
  • Le pays du créole et le pays du français.

En gros, le pays d’une immense fracture économique, sociale et culturelle.

Et si nous voulons chercher la cause fondamentale de cette instabilité permanente, de ce blocage de la croissance, de ce sens de la fatalité que l’on acquiert au point qu’on a tendance à  se dire  que rien n’est possible, rien de positif s’entend, il faut en chercher l’explication dans la difficulté de reconnaitre l’autre, de parler à  l’autre, de voir l’autre comme une personne humaine, comme un frère, fils d’une même nation,  que nous devons construire ensemble.

La reconnaissance et la valorisation des savoirs locaux peut casser cette dynamique, révéler des ressources nouvelles, promouvoir      l’intégration, favoriser la création des richesses et leur répartition plus équitable, réduire la pauvreté tout en conduisant à  la découverte de nouveaux  savoirs.

Je prends l’exemple de la médecine traditionnelle.

Plusieurs études ont démontré qu’elle constitue le premier recours des patients haïtiens, à quelque département géographique qu’ils appartiennent. A l’hôpital le plus moderne et le mieux équipé dont nous   disposons,  qui est aussi un hôpital public, une enquête a révélé que plus de 75% des patients qu’il dessert avaient déjà essayé dans un premier temps la médecine traditionnelle avant de faire appel à  ses services.

Cela se comprend parfaitement, quand on se rappelle les déficits d’infrastructures sanitaires à travers le pays, le cout des consultations médicales et des examens de laboratoire, ainsi que des médicaments – hautement prohibitif par rapport aux revenus moyens.

Par ailleurs l’on reconnait généralement que cette médecine traditionnelle fait montre d’une grande capacité à soulager des maux, à  guérir des maladies, y compris, dit-on,   certains cas que la médecine conventionnelle n’a pas su résoudre. Et que les tradipatriciens sont dépositaires d’une connaissance réelle des feuilles, des plantes, des  herbes, de minéraux et même du corps humain. En outre, cette connaissance ne constitue pas une exclusivité des « professionnels ». Les grands-parents, les mères pratiquent allègrement et quotidiennement leur médecine familiale traditionnelle dans le traitement des maladies les plus courantes. Cela est vrai d’Haïti et de plusieurs de nos pays à bas revenus.

Dans le cadre de notre programme de recherche, nous avons commencé à collecter les pratiques les plus usitées de cette médecine traditionnelle et à  sélectionner les plus reconnues. Dans un deuxième temps, nous identifierons les acteurs les plus représentatifs, les ressources qu’ils utilisent, avant de les soumettre aux méthodes, normes et standards de la méthode scientifique. Ce qui permettra de trier le bon grain de l’ivraie, de systématiser, de valider et de mettre le cap sur l’exploitation rationnelle de ces connaissances et porter les instances compétentes  à en faire l’objet de politiques publiques bien ciblées.

Les retombées en seront multiples.

Sur le plan économique, il en résulterait :

  • la production de médicaments à  partir de ressources locales nouvellement identifiées et disponibles et par conséquent la distribution de nouveaux revenus, la diminution des importations et l’augmentation possible des exportations et une nouvelle vigueur à  la croissance économique ;
  • Une meilleure répartition des fruits de cette croissance non seulement parce que les ressources utilisées sont celles du terroir, localement produites mais aussi parce que les porteurs de ce savoir appartiennent aux couches marginalisées de la population, à  revenus très bas.

Sur le plan social, on devrait s’attendre à  une meilleure reconnaissance sociale de cette multitude d’intervenants de la médecine traditionnelle qui pourront désormais être traités comme de véritables professionnels de la santé, détenteur d’un savoir certain et éprouvé, donc dignes d’une plus grande considération sociale.

Tout ceci ne pourra que favoriser un meilleur vivre-ensemble, un meilleur dialogue social et donc l’apaisement des tensions sociales et la réduction de l’instabilité politique récurrente.

Sans compter la découverte possible de nouvelles molécules, de nouvelles thérapies qui ne cessent de faire l’objet de pillages par de puissants groupes économiques qui raflent tout le gain économique et tout le prestige scientifique associés à  de telles percées scientifiques.

Et il n’y a pas que la médecine. On pourrait en dire autant de l’agriculture, de la construction, de l’économie, de la justice, dans lesquelles on retrouve toute une série de connaissances, de savoir-faire spécifiques, particuliers, que l’on se contentait de rejeter d’un revers de main comme archaïques, inutiles, contreproductifs, et qu’aujourd’hui  on tend à reconnaitre comme rationnels, créatifs, porteurs.

On peut également considérer l’exemple du secteur de la justice. Notre pays est également divisé par le Droit. D’un coté il y a le droit écrit, le droit positif, le droit formel, le droit « officiel » qu’on retrouve dans nos codes, nos lois, les traités internationaux auxquels nous sommes partie. Et de l’autre, le droit coutumier, le droit informel, le droit non écrit largement utilisé dans nos sections rurales, dans  nos bidonvilles   et même une bonne partie de nos villes, sans avoir aucune existence légale. Et ce droit informel recouvre tous les domaines du droit : le droit commercial, le droit successoral, le droit des enfants, le droit de la famille, le droit civil, le droit pénal, etc.… Il se trouve même que souvent ce droit informel est plus pratique, plus juste et plus moral et plus capable de résoudre des conflits que le droit écrit. Pour mieux comprendre, il faut rappeler que ce droit formel est  écrit en français, dans un pays où le créole est la langue de tout le monde, où le français n’est dominé que par moins de 10% de la population, analphabète à  plus de 40%.

La encore, on peut trouver une source inestimable de ferments d’intégration, de compréhension mutuelle, de dialogue de cultures et d’un vivre-ensemble mieux harmonisé.

 Bien entendu, l’objectif n’est pas de privilégier les savoirs locaux au détriment d’autres types de connaissances. Nous continuons à nous arc-bouter aux avancées de la science et de la technologie modernes. Tant en médecine, qu’en droit ou tout autre domaine du savoir, le but est d’arriver à une véritable intégration des savoirs traditionnels et des savoirs conventionnels. Il y a de la place pour la cohabitation et pour le dialogue. Il en résulterait un pays plus fort, plus uni, qui tienne compte de toutes ses ressources, de toutes ses capacités, de toutes ses valeurs.

Rappelons encore une fois que la problématique ainsi posée ne concerne pas qu’Haïti. Beaucoup de pays s’y reconnaitraient, particulièrement ceux du Tiers-Monde, en Amérique Latine, en Afrique, en Asie mais aussi de nombreuses couches sociales de pays développés qui disent de plus en plus leur étouffement  sous le poids des systèmes économiques, culturels et juridiques  dominants et exclusivistes.

En réalité, notre propos n’est pas très novateur, ni très original. Cette approche fait déjà l’objet de politiques publiques spécifiques dans beaucoup de pays. Nous avons voulu surtout attirer votre attention sur la pertinence que pourrait avoir pour beaucoup d’entre nous un regard ouvert, systématique, sans complaisance sur  ce qui est susceptible de se révéler comme une source de ressources et de convivialité pour nos pays très souvent en quête d’appui financiers et de paix sociale.

Nous en profitons aussi pour lancer un appel en direction de nos universités sœurs pour qu’elles puissent considérer ce champ de recherche comme porteur. Nous sommes ouverts à toutes  les collaborations. Nous pouvons également envisager la création de  réseaux  pour qu’ensemble nous nous lancions à  la découverte de savoirs  nouveaux tout en répondant valablement aux  problèmes concrets de nos sociétés et tout en apportant notre contribution à  l’atteinte des Objectifs de Développement Durable contemplés dans l’agenda 2030.

Madrid, le 30 mars 2017.

Fritz Deshommes

Recteur de l’Université d’Etat d’Haïti

Université d'Etat d'Haíti


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