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Écrit par Léon-François Hoffmann   

 André Marcel d'Ans (1938 - 2008)

M. Léon-François Hoffmann, professeur émérite à l'Université de Princeton, évoque pour les lecteurs a Lettre de l'UEH, sur le mode personnel, la mémoire d' André Marcel d'Ans, universitaire français et auteur de divers travaux anthropologiques sur la Caraïbe et Haïti, emporté par une crise cardiaque  le 30 juin dernier.


SOUVENIRS D’ANDRÉ-MARCEL d’ANS

 

J’ai fait connaissance avec André-Marcel d’Ans pour la première fois lors d’un congrès à la Martinique. C’était, si ma mémoire est bonne, lors d’une rencontre sur la francophonie, thème de recherches qui devenait à la mode et qui était parfois prétexte à de surprenantes élucubrations. Ayant sacrifié au rituel universitaire en prononçant une causerie devant un auditoire clairsemé et somnolent, j’étais allé écouter les collègues qui débattaient de linguistique. C’est là, je crois, que j’ai entendu la voix grave et assurée d’André-Marcel pour la première fois. Étant d’une regrettable ignorance en matière de sciences du langage, je ne pouvais juger du bien fondé de son intervention, mais sa solide carrure et son visage de guerrier nordique me firent une grosse impression. Les débats en matière de linguistique sont souvent houleux (Ionesco n’a-t-il pas affirmé que la linguistique menait au crime ?) et ceux-là, en l’occurrence, le furent. Plusieurs membres de l’auditoire se levèrent indignés et interpellèrent violement André-Marcel, franchissant parfois les limites de la politesse, et allant jusqu’à mettre en question ses connaissances, son raisonnement, voire sa bonne foi. Il m’a semblé que le principal intéressé, loin de se gendarmer, s’amusait beaucoup. Il répondait calmement à ses contradicteurs, avec un petit sourire ironique et, avec une logique redoutable et une courtoisie qui contrastait avec leur véhémence, réduisait leurs objections à néant.

Quand je lui dis que je travaillais sur Haïti, il m’apprit qu’il avait écrit sa thèse sur le créole ; nous avons longuement parlé de ce pays que nous aimions tous les deux et dont l’avenir nous inquiétait. Et puis nous avons continué à nous croiser pendant des années, à l’occasion de congrès et de symposiums de caribéanistes, et à reprendre nos conversations sur l’avenir du monde, de l’université, et toujours et surtout d’Haïti. L’anthropologue qu’il était m’a beaucoup appris au sujet des structures qui organisent la vie du paysan haïtien et en particulier les modalités du pouvoir et de sa manière de s’exercer dans ses communautés. À propos d’Haïti, mais aussi de tout autre sujet, il se montrait impitoyable envers les idées reçues et les hypocrisies idéologiques, qu’elles émanent de gens de droite ou de la « gauche caviar » qu’il méprisait l’une autant que l’autre. Son intransigeance et son habitude de s’exprimer clairement et sans précautions oratoires ne lui valurent pas que des amis, mais nous étions bien plus nombreux à l’apprécier et à l’admirer pour ses connaissances, sa lucidité et son courage.

Nous avions également en commun lui et moi un grand amour pour la langue espagnole, et lorsque nous étions en compagnie de son épouse, originaire du Pérou, nous finissions par nous amuser à parler non pas franglais mais un « franpagnol » (ou « hispanais » ?) de notre invention. J’avais passé moi-même plusieurs années de ma toute jeunesse à Cuba, et j’étais vert de jalousie en apprenant qu’il avait été invité à se rendre dans la province d’Oriente y étudier les descendants des « viejos » haïtiens et du vaudou.

Il allait de soi que nous échangions nos publications. Je le lisais toujours avec intérêt, avec profit, et avec admiration pour la clarté et la vigueur de son style. Il m’est arrivé une ou deux fois de lui exprimer mon désaccord sur tel ou tel point. Il prenait attentivement note de mes objections, et je ne suis pas peu fier de dire qu’il en a même tenu compte à l’occasion… ce qui est loin d’aller de soi dans le milieu universitaire.

Ma femme et moi avons souvent dîné chez les d’Ans, dans leur appartement de la rue du faubourg Saint-Denis, rempli de tableaux péruviens de l’époque coloniale, de masques africains, de vèvès en métal. Nous leur avons rendu visite dans leur propriété des Ardennes, à la frontière franco-belge. André-Marcel nous a montré dans la forêt les cachettes des partisans français et belges pendant l’occupation, ainsi  qu’un petit bunker, construit par les Allemands dans le plus grand secret, pour permettre au Führer d’observer la bataille de France. Il nous a présentés à ses deux chevaux, avec lesquels il avait visiblement d’excellentes relations. Grâce aux d’Ans nous avons découvert Rocroi, ce merveilleux exemple d’architecture militaire où ma femme a chanté du Mozart au mariage de leur fille Luz.

À notre dernier séjour à Paris, Linette et André-Marcel sont venus dîner chez nous rue Popincourt. Quelques jours plus tard, juste avant notre départ, nous avons appris la terrible nouvelle. Haïti et nous avions perdu un grand et cher ami.

 

Léon-François Hoffmann

 

 

Le Professeur Léon-François Hoffmann a enseigné la littérature française et haïtienne. Auteur de Littérature d'Haïti et de "Le nègre romantique" il a connu et fréquenté M. Marcel d'Ans. Tous les deux ont travaillé à l'édition des oeuvres complètes de Jacques Roumain, oeuvre collective dirigée par le professeur Hoffmann, publiée en 2003. 

M. Hoffmann a bien voulu préparer la notice biographique et la bibliographie complète de'André Marcel d'Ans. Il a également retrouvé une interview de disparu dans les Cahiers du laboratoire de changement social no. 6,que nous espérons pouvoir publier bientôt.